Le Rescapé des Tiara

Vous souvenez vous de ces petites motos Yamaha? Attendez que je vous rafraîchisse les lobes…

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Mais, je ne souhaite pas vous parler de ces motos, que nenni. Les Tiara représentent une époque aujourd’hui révolue. Elles représentent à la fois une jeunesse et un mode de vie endiablé, effréné, à épines douloureuses. Ce drôle de bonhomme au regard désopilant, dont j’aimerais vous conter l’histoire, est un écorché vif de cette époque où fendre le vent sur une Tiara était un doigt d’honneur au monde adulte. 

Il se dessine sous un tee-shirt Kainry, tellement à propos. Son sourire me désoriente, j’en perds mon calme. Pourtant, je suis à l’origine de ce rendez-vous rythmé à la guitare d’un groupe de chanteurs répétant à nos côtés. Le soleil transperce les arbres de vitamines D, et moi, je ne rêve que de disséquer ce visage d’enfant, balafré par le vent. 
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Totalement au MAX

« – Pourquoi veux-tu écrire mon histoire? Elle n’a rien d’exceptionnel, me fit-il un rien gêné par mes yeux nus et avides.

– Tu as une tâche sur le visage, lui dis-je espiègle.

Il se mit à s’essuyer les deux joues.

– Tu vois?

– Quoi?

Tu ne peux pas te voir. Tu ne peux pas véritablement qualifier ton expérience de banale car c’est moi qui te sens, qui la jauge. C’est comme une tâche sur le visage, il faut un miroir pour mieux la voir. Je veux être ton miroir, laisse moi te montrer.« 

Ainsi débuta l’histoire de la vie de Marc* (nom d’emprunt), un jeune homme de 27 gifles. D’une voix résolue, il m’en narra 10, et pendant que je vous écris ses mots, je me demande si je n’en ai pas reçu une également.

« –  Ma mère m’a eu tard, elle avait déjà la quarantaine à cette époque. Je suis né à Free Town. Mon père est Dakarois mais j’ai grandi Cotonois.

En bref, tu né d’une partouze territoriale… » Je ne sais pas ce qui m’a pris de dire cela…mais il continua.

« Je ne parlais que l’anglais, mais très vite, j’ai intégré le français au collège A*. Quasiment fils unique, j’ai vécu Pagailleur, vaneur, emmerdeur et impossible. J’embêtais et profs et camarades. Mais c’est au Lycée que j’atteins le sommet de mon art.

Mon professeur de mathématiques, avec lequel mes relations étaient tumultueuses, débarqua un jour tout paon dans sa nouvelle chemise. Je pouffai de rire. Il m’apostropha sur les raisons de mon hilarité. La classe rendait hommage aux mouches, suspendue à mes lèvres. Désinvolte, je répondis: Votre chemise. Je vis, avec plaisir, le visage du professeur se décomposer. Désorienté, il répéta ‘Bien’ pendant cinq minutes. Je savais qu’il ne pouvait rien dire. 

Une autre fois, j’emmerdais une fille de dos, durant le premier cours de sport, jour dédié au sport du défrichage. Entendant des cris, je me retournais, quand je vis se pointer sur moi, à toute vitesse, une Houe. Elle aurait pu me tuer, la fille. Mais je suis un gars chanceux, j’ai survécu à la guerre de la Sierra! 

Au lycée, j’ai perdu, en effet l’envie d’étudier. Pour moi, point besoin d’étudier pour être riche. Un grand je-m’en-foutisme m’animait donc chaque 7h. Mais j’aimais beaucoup l’Histoire. C’est elle qui m’a probablement servi à réussir mon Baccalauréat à la surprise de tous, sans me fouler la rate c’est-à-dire service minimum tout au long des 9 mois que dure une année scolaire.

Entré en classe, je m’endormais après avoir donné à mes camarades la consigne de me réveiller à l’arrivée…de la vendeuse de riz. Et dès qu’elle était là, je quittais la classe…en dépit de la présence du professeur. Je me contentais de recopier les cours. Etudier que nenni. C’était dormir en classe et faire la fête. Les heures, et les corvées ne me disaient rien. Quoi qu’il en soit, le cahier de discipline était voué à disparaître s’il devenait lourd. 

Après mon baccalauréat, je collectionnais les années-queue-de-poisson. J’ai basculé du côté obscur de la force pendant 5 ans. J’ai commencé l’Informatique de Gestion, la Chimie-Biologie-Géographie sans jamais les finir. J’ai passé cinq ans à me perdre, sans me soucier de l’avenir. Je ne voulais pas devenir professeur d’anglais, c’est trop…simple.

– Que s’est-il passé entre temps? Aujourd’hui, tu ne sembles pas être ce que tu me décris.

Après un sourire désabusé,

– Deux événements. En 20**, j’ai pris conscience que c’était ma vie que je jouaisJe me baladais, encore une fois, dans mon quartier, sans mes papiers, à une heure indue quand les policiers m’ont attrapé. J’ai appelé ma mère, pour qu’elle vienne me secourir. Je leur ai passé le téléphone, mis sur haut-parleur. Et là, je l’entendis leur dire: Gardez-le! Chauffez-le un peu

– Mais pourquoi?

J’ai senti qu’elle en avait ras-le-bol de me fournir gîte, couvert et vie sans aucun résultat concret. Si les policiers m’avaient conduit directement au poste, cela n’allait rien me faire. Mais ils m’ont menotté et installé au dessus du moteur chauffé, exprès. Après un long détour, nous arrivâmes au poste où j’ai lavé motos et voitures. J’ai passé la nuit dans un cagibi d’un mètre sur deux. Ce soir-là, j’ai perdu la notion du temps. Je n’ai pas pu dormir, mais j’ai réfléchi et je me suis dis: Plus jamais! Marc, si tu continues comme ça, tu vas finir plus qu’un soir en prison. Rentré à la maison le lendemain, j’ai dormi comme je n’ai jamais dormi. Ensuite,  je me rendis à l’église. J’ai prié, j’ai même coulé une ou deux larmes, je ne sais pas pourquoi. J’ai réalisé la chance que j’avais. Simultanément à ce moment, la fille avec qui je sortais m’a quitté. Je l’ai beaucoup maltraitée, je l’avoue. A un moment donné de la relation, j’avais commencé à me corriger, mais, elle, elle partait déjà. 

J’ai l’art d’écouter les gens sans les juger, je me suis donc inscrit en Psychologie et Sciences de l’éducation. Je me voyais déjà psychologue et tout. J’ai raté ma première année, mais cette fois, j’étais parti pour ne plus m’arrêter. Je me suis fixé finalement en Science de l’éducation, en raison des problèmes d’éducation de nos citoyens et citoyennes. Je veux me battre pour une meilleure scolarisation de nos enfants. Des actions sont faites, mais ce n’est pas assez, tu le sais.

– Est-ce à cause de ta propre expérience que ton choix s’est porté sur la SE?

– Peut-être, peut-être qu’au fond de moi, je me dis que tâtonner pendant 5 ans est en partie dû au manque d’orientation après le Bac. Aujourd’hui, je remercie Dieu pour ma maman qui a été très patiente avec moi.  Je dis à mes jeunes frères, il faut juste travailler, même quand on ne vous met pas la pression. J’aimerais qu’ils le comprennent. J’aurais étudié normalement, et j’en aurais déjà fini.  Dès que vous avez le Bac, ne jouez pas avec, 3 ans et c’est fini. Des fois, j’ai des regrets mais d’autres fois, non. C‘est ma faute je ne blâme personne d’autre que moi-même. Il faut avoir été fou pour apprécier la sagesse. J’aurai pu ne pas me ressaisir. On a fait tout ce que les bandits des grands chemins font. On a coupé nos parents salement, dans notre génération. Les bijoux en or, l’argent. Ma mère était pauvre, mais je la coupais sans scrupules. Les gayémen c’est des petits joueurs.

Je crois qu’il faut écouter les parents. Ils ont l’air vieux et dépassés, mais au fond il ne veulent que notre bien. Non, j’aurai pu ne pas me ressaisir. Beaucoup de mes amis sont aujourd’hui de l’autre côté. Votre génération n’a pas connu le vrai zéwé, la vraie frime. Avec les Tiara, on mettait le feu. Freins, et calme, c’était la recette. La règle c’est qu’entre deux camions, il y a toujours un espace pour une moto. La Tiara, c’est une moto légère qui te répond et te suit sans chialer. Mais un seul caillou sur ton chemin, et tu es mort…

– Oh!

– Votre génération, n’a rien connu de bon. Vous avez plus de liberté, mais vous manquez de bâton.

– Ah oui?

– Oui, le bâton quatre coups, dix coups et tu te redresses. Les punitions au soleil, à genoux, avec deux briques dans les mains. Les cours de civisme et de morale ont disparu. Dommage, à éducation biaisée, citoyen absent. Je vous vois sur Facebook. Les filles font semblant d’être jolies, les no-life s’agitent, les autres font leur show. Vous n’êtes pas sérieux du tout.

– Trouveras-tu sérieux que je t’invite à déguster de l’igname pilée?

– Et comment!

C’est ainsi que je recueillis l’histoire de Marc*, une jeunesse trépidante et totalement exceptionnelle car au confluent de l’âge adulte et de l’adolescence, il casse nos confiances et nos Egos d’ados. L’Ecclésiastique l’a déjà dit: Le soleil a tout vu. Nos convictions, notre certitude de détenir la recette de la vie dans l’anarchie et l’immoralité ne sont pas toujours justes. Il faut de l’expérience pour rendre vraie une théorie. Et Non, il ne s’agit pas non plus du récit d’un papa, mais de celui d’un grand frère…qui est ‘Passé par là’. 

Après avoir constaté ma carence en fesses, il me dit l’air malicieux…: On peut gérer ça, tu sais.

– Oh non, merci pour la proposition. Mais je n’aime pas les langues pendantes.

– Mais tu sais, je suis un bon garçon moi!

– Quoi!! m’écriai-je. Il n’y a rien de plus antinomique que ton nom devant ‘Bon garçon’. J’en ferai mon cheval de bataille s’il le faut.

Mais au fond de moi, je le sais, je le sens, c’est un écorché vif de la vie, un rescapé, mais un bon garçon. Les meilleurs Hommes ne sont pas ceux à la peau lisse. Ce sont ceux qui ont connu saignements et cicatrices, mais sont restés debout, face à la vie, face à la mort…sur la Tiara de nos désirs de bonheur. Mais prenez garde, un seul caillou…et c’est la mort. 

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7 réflexions sur “Le Rescapé des Tiara

  1. Il faut de l’expérience pour rendre « vraie » une théorie, mais, comme tu l’as dit, une seule pierre sur le chemin de « l’expérience » et c’est la mort. Il est parfois bon de ne pas expérimenter et de suivre directement le conseil des parents. Merci pour ce beau texte Mylène qui m’a fait rappeler mes moments « d’inconscience » 😉 ….

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